Propagande et pouvoir politique

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De façon simple, la dissertation est un exercice d’argumentation dans lequel il faut conduire une réflexion afin de répondre à une problématique (une question dont la réponse n’est pas évidente et qui requiert un développement structuré). L’exercice n’est pas simple : il s’agit de comprendre l’enjeu du sujet et l’expliciter en formulant une problématique, pour ensuite y répondre par un développement structuré.

J’ai récemment proposé le sujet suivant à mes étudiants en classe prépa HEC :

Proposez une analyse éclairée de la célèbre citation de Noam Chomsky : « La propagande est à la démocratie ce que la matraque est à la dictature ».

Pour vous éclairer, voici un extrait d’une Interview à la radio étudiante American Focus

« L’endoctrinement n’est nullement incompatible avec la démocratie. Il est plutôt, comme certains l’ont remarqué, son essence même. C’est que, dans un Etat militaire, ce que les gens pensent importe peu. Une matraque est là pour les contrôler. Si l’Etat perd son bâton et si la force n’opère plus et si le peuple lève la voix, alors apparaît ce problème. Les gens deviennent si arrogants qu’ils refusent l’autorité civile. Il faut alors contrôler leurs pensées. Pour se faire, on a recours à la propagande, à la fabrication du consensus d’illusions nécessaires. »

Proposition de corrigé

Introduction

La propagande est un ensemble de techniques et de procédés qui visent à contrôler (manipuler !) l’opinion des membres d’une société. On parle ici de l’opinion publique, qui serait en quelque sorte, une moyenne de ce que pensent les individus sur un sujet donné. D’un point de vue étymologique on retrouve l’idée de propagation (diffusion), ce qui induit nécessairement la mise en œuvre de systèmes de communication. Ces derniers ont évolué de façon spectaculaire durant le siècle passé, avec notamment l’apparition et le développement rapide des mass-médias, comme la télévision et l’internet.

Selon Noam Chomsky, tout système de gouvernance requiert par essence un mécanisme de contrôle de la population et de l’opinion publique. Alors que les dictatures n’ont pas besoin de légitimer leurs actions car elles contrôlent les populations par la coercition (police, armée), les démocraties, quant à elles, ont recours à la propagande pour justifier des choix politiques qui ne remporteraient pas nécessairement l’adhésion des citoyens.

Cette idée très forte, selon laquelle démocratie et propagande sont étroitement liées, trouve son fondement dans l’analyse de la politique étrangère des Etats-Unis que Chomsky a menée dans son ouvrage La Fabrique de l’Opinion Publique parue en 1988.  Il y démontre que la classe dirigeante utilise de façon quasi-systématique les médias pour influencer l’opinion publique et ainsi légitimer ses actions.

Noam Chomsky

Dès lors, il est pertinent de poser la question suivante : La propagande est-elle inhérente à la démocratie ?

Après avoir démontré que la propagande est une nécessité en démocratie, nous verrons qu’en réalité elle concerne tous les types de régime politique

 

 

I – La propagande est intrinsèquement liée à la démocratie

Selon la célèbre formule d’Abraham Lincoln, « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Ce sont les masses qui gouvernent par le biais de représentants élus à la majorité, et la démocratie est donc un système politique dans lequel il est nécessaire pour les représentants du peuple qui aspirent au pouvoir de fédérer un maximum d’opinions favorables autour d’un programme politique. Cela se retrouve à chaque élection : les hommes et partis politiques s’évertuent à communiquer auprès des citoyens afin de les inciter à leur accorder leur voix dans le cadre d’un suffrage (qu’il soit universel ou censitaire, direct ou indirect).

Que ce soit dans la Grèce Antique ou dans les démocraties modernes on retrouve ce principe : Dans la mesure où les opinions d’une population donnée sont hétérogènes, voire divergentes, il est nécessaire pour l’homme politique de rallier les administrés individuellement et collectivement à ses idées, à sa façon de traduire la volonté publique en action politique. Cela implique, dès la naissance de la démocratie à Athènes dans l’Antiquité, le recours à des procédés rhétoriques visant à convaincre, séduire, émouvoir les citoyens de telle sorte qu’ils adhèrent à la vision politique proposée. Les élections démocratiques induisent nécessairement des mécanismes manipulatoires pour encadrer les masses. Ainsi, les sophistes sont les premiers à utiliser la rhétorique afin de légitimer un point de vue donné, et de rallier l’opinion publique à leurs idées, du moins la majorité des citoyens. Il en est de même dans les démocraties modernes pour lesquelles les exemples sont nombreux. On peut citer le vénézuélien Hugo Chavez, élu sur la base d’un projet qui proposait une nationalisation de la production de pétrole afin de financer des programmes sociaux, tout en vilipendant le capitalisme et les multinationales. Nombreux sont observateurs qui ont critiqué Chavez pour son populisme et sa façon manipuler l’opinion publique.

Avec l’avènement des technologies de communication, et les mass-médias, les mécanismes rhétoriques et manipulatoires des hommes politiques se sont développés de façon considérable. Ils ont eu de plus en plus recours aux médias afin de véhiculer leurs idées et d’occuper l’espace public, à l’image du président français Nicolas Sarkozy auquel on reprochait d’être omniprésent à la télévision. Aujourd’hui, le jeu politique amène les politiciens à devenir des communicants, et à maîtriser le jeu médiatique. C’est d’ailleurs l’une des idées-clé de Noam Chomsky dans son ouvrage La Fabrique de l’Opinion Publique.

Quand les représentants au pouvoir souhaitent faire passer des décisions politiques impopulaires ou illégitimes ils n’hésitent pas à recourir aux médias pour véhiculer leur rhétorique. Ainsi, le président George W. Bush a joué sur les peurs pour que l’opinion publique américaine soit en faveur d’une intervention militaire en Irak après les attentats du 11 septembre 2001. Pourtant il n’existait aucun lien entre les terroristes auteurs des attentats et Saddam Hussein… On peut aussi citer le romancier Jean-Christophe Rufin, auteur de Globalia, qui ironise en écrivant que dans une démocratie idéale, il est nécessaire de faire converger l’opinion publique vers une idée simple et fédératrice : « un bon ennemi est la clef d’une société équilibrée ».

Transition

Ainsi on constate ainsi que la propagande est un outil utilisé systématiquement en démocratie. Mais peut-on dire pour autant que cela ne concerne que les régimes démocratiques ?

 II – La propagande concerne toutes formes de pouvoir politique

Nicolas Machiavel est le premier à théoriser le principe du gouvernement d’opinion dans son ouvrage Le Prince. Selon lui, le prince qui désire accéder et se maintenir au pouvoir doit maîtriser son image auprès des administrés : s’il n’est pas nécessaire qu’il ait toutes les qualités d’un prince, il doit du moins le faire le croire. C’est en grande partie grâce à cela qu’il accédera et restera au pouvoir.

Le principe a été utilisé par de nombreux dictateurs : que ce soit Staline, Hitler, l’ayatollah Khomeiny, ou plus récemment la dynastie des Kim en Corée du Nord, tous ont eu recours au culte de la personnalité, érigeant l’ »homme fort » en leader incontesté, adulé de façon excessive sans aucune possibilité de remise en question. Cela leur a permis de régner sans partage et de gouverner de façon durable sans qu’un contrôle ou contre-pouvoir puisse être exercé. Le procédé n’est pas nouveau : l’Egypte des pharaons fonctionnait déjà ainsi. Ramsès II a érigé un temple immense à son image, à Abou Simbel aux portes de la Nubie.

Bien évidemment, lorsque la propagande ne suffit pas, les dictateurs utilisent la force afin de s’assurer du contrôle du pouvoir. Ainsi, Staline a systématiquement envoyé au goulag ses opposants politiques, instaurant ainsi un régime de terreur. Là encore la méthode n’est pas nouvelle : elle était déjà utilisée par l’Empire Romain qui réduisait ses ennemis à l’esclavage afin de les empêcher de semer les germes d’une rébellion politique.

Les médias, sous l’emprise des dictatures, ont largement contribué aux mécanismes de contrôle de la population et de l’opinion publique. Le « matraquage médiatique » annihile tout esprit critique de la population et empêche toute remise en question du pouvoir en place. Ainsi, Hitler avait confié à Goebbels le contrôle de l’ensemble des médias et l’organisation de la production journalistique, cinématographique et artistique. De même, Staline avait eu recours à l’ensemble des moyens de communication existants afin contrôler son image en mettant en œuvre des campagnes d’affichage agressives et en utilisant des photomontages afin de faire croire à la population que la politique d’industrialisation de l’URSS était une réussite.

Ce n’est pas sans rappeler le roman 1984 de George Orwell dans lequel Big Brother utilise les mêmes armes : les haut-parleurs débitant constamment des bonnes nouvelles fictives. La critique du système de propagande dans un régime totalitaire y est très claire ! Dès lors on peut dire que la propagande n’est pas l’apanage de la démocratie mais qu’elle également utilisée par les pouvoirs non légitimes également.

Conclusion

S’il est vrai que la propagande est systématiquement utilisée par les démocraties là où les dictatures utilisent de façon récurrente la force pour contrôler le pouvoir comme l’affirme Noam Chomsky, on ne peut en conclure que la propagande est inhérente à la démocratie : Les systèmes de pouvoir, qu’ils soient démocratiques, monarchiques, religieux ou autres utilisent tous la propagande, nous l’avons vu. Si les moyens de communication étaient peu développés avant l’avènement des mass-médias, limitant l’impact de la propagande, aujourd’hui on remarque que les mécanismes manipulatoires de l’opinion publique ont gagné tant en finesse qu’en force.

Dès lors il est pertinent de se poser la question de l’indépendance des médias par rapport au pouvoir politique. On affirme souvent que les médias sont le 4ème pouvoir dans un régime démocratique. Dans quelle mesure cela est-il vrai ? La réponse n’est pas évidente dans la mesure où les opposants politiques sont aussi capables d’utiliser les médias afin de déstabiliser le pouvoir en place, notamment l’Internet et les réseaux sociaux.

Pour aller plus loin sur le thème Propagande, Média et Démocratie, je vous invite à télécharger et lire l’ouvrage de Chomsky

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